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Plants de fraisier : pourquoi la France doit reconstruire son amont végétal
La France importe 25 à 30 millions de plants de fraisier par an. La micropropagation est le moyen de reconstituer un amont végétal sain et national.
La balance commerciale des fruits se discute chaque année. Celle des plants qui les produisent, arbitrée un an plus tôt, ne se discute pas. C’est pourtant là que se joue ce qu’une parcelle française pourra récolter deux campagnes plus tard.
Une filière plants étroite, et importatrice
La filière française du plant de fraisier est petite. Moins de vingt pépinières exploitent environ 207 hectares en Loir-et-Cher, Maine-et-Loire et Lot-et-Garonne, et ont certifié 91 millions de plants sur la campagne 2018-2019 — de l’ordre de 25 millions d’euros de chiffre d’affaires et 800 équivalents temps plein. Le matériel de base provient de cinq laboratoires in vitro.
À cela s’ajoutent 25 à 30 millions de plants importés chaque année du Maroc, d’Espagne, d’Italie, des Pays-Bas et de Belgique, pour l’essentiel sous forme de plants en mottes, de stolons ou de plants racinés. Une partie de la production est descendue vers le sud au cours de la décennie précédente, en suivant les marchés d’export, le coût de la main-d’œuvre et des terres neuves pour la culture.
25–30 M
Plants de fraisier importés en France chaque année
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Laboratoires in vitro français fournissant le matériel de base en fraisier
L’ordre de grandeur des voisins situe le sujet. La seule Castille-et-León produit environ 950 millions de plants de fraisier par an, sur quelque 1 500 hectares et 35 pépinières, dont 87 % partent vers l’Andalousie et le reste de l’Union. Au nord, l’organisation professionnelle néerlandaise Plantum présente les Pays-Bas comme le premier exportateur mondial de matériel de départ végétatif. Ces positions ne sont pas accidentelles, et elles ne se déplacent pas facilement.
La souveraineté se décide en amont
L’autosuffisance française en petits fruits est mince. La production nationale couvre environ 14 % de la consommation de framboises et 17 % de celle de myrtilles. La France importe près de 21 800 tonnes de framboises fraîches par an, dont 12 300 d’Espagne, et 8 400 tonnes de myrtilles fraîches, dont 5 600 d’Espagne. Les volumes de framboise progressent d’environ 10 % par an depuis 2016.
Ce sont des chiffres de fruits, pas de plants, et il ne faut pas confondre les deux. Mais ils se cumulent. Un producteur qui étend sa myrtille a besoin de plants en terre une campagne avant que le fruit existe. Si ces plants ne sont disponibles que depuis deux ou trois pays, la décision ne lui appartient plus entièrement.
Le risque phytosanitaire voyage avec le plant
Le règlement (UE) 2016/2031 impose un passeport phytosanitaire aux végétaux destinés à la plantation circulant entre États membres. Ce passeport atteste l’absence d’organismes de quarantaine de l’Union et le respect des mesures fixées pour les organismes réglementés non de quarantaine, et il porte un code de traçabilité — ce qui permet de retrouver un lot suspect après coup.
Le dispositif fait ce pour quoi il est fait, et son périmètre est justement la question. Un passeport atteste des organismes listés, dans des conditions listées. Il ne certifie pas qu’un lot est indemne de tous les virus qui coûtent du rendement, et il ne réduit pas l’exposition liée au fait d’importer l’essentiel de son matériel de plantation par une poignée de routes.
Ce que la multiplication végétative fait subir à une culture
La multiplication végétative recopie tout, y compris ce qui ne se voit pas. Un stolon, une bouture, un fragment de liane portent ce que portait le pied-mère. Pucerons et nématodes ajoutent des infections au champ, et la génération de boutures suivante les emporte à son tour. Les virus s’accumulent au fil des cycles. Rien ne paraît anormal. La culture devient simplement moins productive qu’elle ne l’était, et la référence glisse vers le bas.
Les cas chiffrés sont sans nuance. Un fraisier porteur d’un seul virus reste le plus souvent asymptomatique. Une étude sur deux ans conduite sur le cultivar Camarosa a montré que des plants asymptomatiques porteurs du Strawberry mild yellow edge virus produisaient significativement moins de fruits que des plants sains : de 28 % à 63 % de moins selon le paramètre et le cycle de production.
28–63 %
Perte de rendement en fraisier asymptomatique porteur d’un seul virus (cv. Camarosa)
Une plante sans symptôme n’est pas une plante sans virus. C’est dans cet écart qu’est passé le rendement.
La patate douce est le cas le plus net : multipliée exclusivement par boutures de lianes, exposée au sweet potato virus disease, la co-infection SPFMV et SPCSV. Dans des essais conduits chez des producteurs de quatre districts ougandais, le matériel testé indemne de virus, en variétés sensibles, a produit 15,0 t/ha contre 2,7 t/ha pour le matériel de ferme — 82 % d’écart.
La culture de méristèmes remet le compteur à zéro
Les virus circulent vite dans les tissus vasculaires différenciés et lentement de cellule à cellule, par les plasmodesmes. Le dôme apical d’un bourgeon terminal n’a pas de tissu vasculaire différencié, ses connexions plasmodesmiques sont rares et régulées, et il se divise plus vite que le virus n’y progresse. La pointe est souvent saine quand la plante qui la porte ne l’est pas.
La culture de méristèmes exploite cet écart. Un fragment de 0,3 à 0,5 mm — le dôme plus une ou deux ébauches foliaires — est excisé sous loupe binoculaire et mis en culture sur milieu stérile, une thermothérapie préalable ayant ralenti la réplication virale. Dans une étude sur patate douce, environ 85 % des plantules ainsi régénérées se sont révélées indemnes de virus. Quatre-vingt-cinq pour cent ne font pas cent, et c’est pourquoi l’assainissement est suivi d’un indexage viral au lieu d’être tenu pour suffisant.
La multiplication in vitro fait ce que la bouture ne sait pas faire
Une fois la lignée saine obtenue, la multiplication in vitro la démultiplie à un rythme que la multiplication au champ n’approche pas. Chaque repiquage divise un massif de pousses en plusieurs, et le cycle se compte en semaines et non en campagne. La croissance est géométrique, elle se poursuit l’hiver, et sa limite tient à la surface d’étagère et aux heures de travail plutôt qu’à la météo.
Ce que cela suppose
Reconstruire une capacité amont, c’est de la surface d’étagère, des postes à flux laminaire, des salles de culture, de la serre et des mains formées. Microplantes vise environ 10 millions de vitroplants par an à pleine capacité, répartis sur quatre lignes de production aux cycles complémentaires : petits fruits, horticulture, patate douce et palmier dattier. La capacité arrive par paliers, liés à la demande et à l’investissement.
L’argument de le faire en France n’est pas protectionniste. Il tient en trois constats : les plants qu’un pays produit déterminent ce qu’il pourra récolter deux ans plus tard, la science qui permet d’en produire de sains est établie et reproductible, et une chaîne d’approvisionnement à plusieurs origines encaisse une mauvaise année ailleurs.